A propos de Jens Ferm

Emblème

 
Un emblème, au sens strict, est une figure qui représente quelqu'un defaçon univoque et fixe. En règle générale, on ne peut percevoir unemblème sans que cette expérience motive la représentation immédiate du phénomène ou de l'homme dont l'emblème est l'emblème.
Un emblème, au sens vraiment très strict, est tout objet représenté sur une toile de Jens Ferm. Parmi les emblèmes on trouve donc un slip, des maisons, des vipères, différentes fleurs, divers animaux (pas mal de poissons, de moins en moins de crocodiles), des nuages (agités souvent), la mer (au Sud, à contre-jour, ou telle quelle), des visages, parfois des mains, la pluie (oblique, déviée par le vent), une ou deux voitures et par ailleurs les configurations de traits que j'ai du mal à identifier.
Contrairement aux emblèmes au sens strict, les emblèmes au sens vraiment très strict ne motivent pas de façon automatique la représentation de cela dont ils sont l'emblème. Ce sont comme des emblèmes orphelins de leur signification. Ou plutôt: c'est comme si, en eux, dans une seule manifestation s'étaient rejoint et l'emblème et ce qu'il représente. L'emblème au sens vraiment très strict est l'emblème de sa propre possibilité. Par extension, il peut devenir l'emblème de mon émotion.
Le temps (comment le construire)
 
Nous pouvons compter les années et construire la durée visuellement. 5 ans sont 5 traits gravés sur un mur. Nous mettons des dates: du X au Y. Les dates circonscrivent une durée. Les traits marquent chaque année. Mais chaque année a son contenu, sa perte. Les traits ne donnent pas la perte, rien que l'écoulement pas à pas. Les traits indiquent juste que c'est l'espace vide entre eux qui compte; la durée est le vide qui les sépare. Nous voyons, par contre, quelqu'un tracer le temps avec des fleurs (une pour chaque année). Chaque fleur a sa perte, car chaque trait son hésitation, son épaisseur. Nous le voyons, avec des fleurs, configurer la durée, elle éclôt 5 fois simultanément.

Visage

 
Les visages sont effacés. Il n'y a que le contour qui distingue le visage. Ses traits appartiennent au fond, son expression, son sourire peut-être, la courbe plus ou moins lisse que décrivent les commissures de ses lèvres, la lueur ou l'opacité des yeux (petits) ou encore quelques grimaces récurrentes que le temps aurait arrachées aux muscles et laissées se graver sur la peau, tout cela est effacé, absorbé par le fond, donné par le fond. Le fond est prégnant de sa figure. Le contour en découpe l'absence.

Qualité (d'une douleur) ( ou d'une couleur)

 
Pourquoi des choses aussi différentes qu'une couleur (visible) et une douleur (invisible) peuvent-elles tomber sous un même nom: "qualité"? Abstraction faite des raisons les plus classiques, notons juste ceci: les qualités visibles et les qualités invisibles partagent la même façon de se donner à nous. Toute qualité a un degré de présence, une intensité, une épaisseur, une prégnance infiniment graduée. C'est ainsi que la douleur (qu'elle soit physique ou psychique) est sans doute une qualité par excellence.
La douleur nous arrive par tellement de voies. Une douleur à l'âme (profonde, superficielle) peut être vague, diffuse, comme un souvenir qu'un étranger aurait abandonné en nous et dont nous ignorons l'origine et la fin; ou encore aiguë, circonscrite, localisable dans un lieux précis qui n'est pas le coeur bien que nous l'appelions souvent ainsi. Comme la couleur, la douleur a des degrés de saturation, elle se répand en nous avec une certaine luminosité, éclatante parfois, aveuglante souvent, noire le moment venu.
Disons que nous avons deux yeux externe et interne et qu'ils sont, l'un autant que l'autre, des détecteurs de degrés de présence et d'intensité.Admettons qu'ils se noue ainsi, entre eux, des affinités qualitatives ou qu'il se creuse, entre eux, des passages inconnus qui permettent à l'un de voir ce que l'autre ressent. Il se pourrait alors qu'une expérience visuelle d'une pure qualité objective - ce fond orange ou cet écoulement rectiligne d'un bleu aqueux -soit simultanément entr'aperçue par notre oeil interne et immédiatement dotée d'une valeur émotive. Alors on pourrait s'expliquer pourquoi je vis cette figure ou cette couleur comme l'expression directe d'un sentiment. Non pas son symbole, sa représentation visuelle, mais son emblème. Il ne serait donc plus absurde de dire que cette douleur est rouge écarlate, cet abandon orange, cette absence 5 fleurs ou ce deuil un effacement du gris.
J'ignore si j'ai raison. Quelques rares objets me forcent à le croire. Ces tableaux par exemple.

Amour (ou Détail, c'est pareil)

 
On tombe amoureux d'un détail, et seulement d'un détail. Que personne ne dise le contraire. Globalement, les gens se ressemblent, de près, jamais. C'est une main, une courbe dessinée quelque part sur le corps, un reflet des cheveux, un geste sans nom et très net, une cadence... Les détails sont des emblèmes. Il est possible que dans le geste du peintre, il y ait l'amour de l'amoureux qui s'attarde sur le détail. Le fond, chez Jens Ferm, est par exemple traité avec un amour éperdu du détail. Le peintre amoureux.

Musique (bruit de fond)

 
Fafafafafafafafafa (cigarettes and coffee).
Peer F. Bundgaard